Le thermalisme dans la région de Liège (milieu du XVIe siècle-ca 1820)
Reconnu par les Anciens pour ses vertus thérapeutiques, le thermalisme médical, c’est-à-dire l’usage médicinal des sources chargées en métaux et minéraux, connaît un nouvel élan à la Renaissance. La fascination pour l’héritage antique, conjuguée à l’engouement pour une alternative plus agréable aux remèdes galéniques « qui sentent l’apoticairye », selon le mot du médecin liégeois Henri de Heer (ca 1570-1635), favorise le développement de stations thermales d’eaux chaudes pour des bains ou d’eaux froides, qui se boivent. Partie d’Italie dès le XIVe siècle, la vogue de telles stations se propage au cours des siècles suivants en Europe. Dans nos régions, elle est bien documentée par le monde médical à partir de la seconde moitié du XVIe siècle, pour Spa et Tongres, et du tournant du XVIIIe, pour Aix-la-Chapelle ou Chaudfontaine notamment.
Dès la Renaissance, les eaux de Spa apparurent sous la plume de médecins de diverses origines, des étrangers tels Ambroise Paré (1510-1590), Johann Winter von Andernach (1505-1574) ou encore Andrea Bacci (1524-1600), ainsi que des praticiens locaux, attachés à la cour épiscopale de Liège. Entre 1560 et 1620 environ, Gilbert Fuchs dit Lymborgh (ca 1505-1567), Philippe Gerinckx (ca1549-ca 1585), Thomas de Rye enfin son gendre Henri de Heer (ca 1570-1635) consacrèrent aux sources spadoises des livrets destinés tant à leurs confrères qu’aux curistes. Ces ouvrages - surtout la Spadacrenê (1re éd. 1614) d’Henri de Heer et sa traduction française Les fontaines de Spa (1re éd. 1616) - , furent ensuite réédités jusqu’à la première moitié du XVIIIe siècle, quand débuta une seconde vague d’écrits. Hormis Jean-François Bresmal, né à Tongres (1660-1724), leurs auteurs étaient des praticiens originaires de la région de Spa : Werner Chrouet (ca 1663-ca 1740), Noël-Théodore Le Drou (1699-1752), Philippe-Louis de Presseux (1706-1746), enfin Jean-Philippe de Limbourg (1726-1811). Médecin de curistes et auteur d’un Traité des eaux minérales de Spa (1re édition Leyde, 1754), ce dernier rédigea aussi des Amusemens des eaux de Spa (1762 et rééditions) afin de distraire la riche clientèle qui faisait désormais les beaux jours du « Café de l’Europe ».
Ces différents traités s’adressent tant aux médecins qu’aux curistes. Aux seconds (les bobelins, comme on les appelle à Spa) ils enseignent la manière de bien vivre son séjour en cure : les modalités de la prise de l’eau, le régime alimentaire, ou encore, les distractions possibles. Aux médecins, ils décrivent les vertus des sources minérales et leurs usages thérapeutiques. Les sources spadoises (ou pouhons) valent surtout par leur teneur en fer et en soufre et leurs qualités « froides & humides mais potentielement chaudes & seiches » (Henri de Heer) qui leur confèrent une vertu purgative, en ouvrant les conduits de l’organisme. En clair, les sources spadoises sont diurétiques, laxatives, voire émétiques. Elles purgent la mélancolie, expulsent les calculs des reins et de la vessie, éliminent les vers. Dessicatives, elles agissent aussi contre la stérilité féminine qui résulte, croit-on, d’un utérus trop humide. Enfin, elles soignent les « fièvres », la goutte et les maladies de la peau. Énoncées aux XVIe-XVIIe siècles, ces théories inspirées du galénisme se chargèrent ensuite d’éléments des nouvelles découvertes (ex. la circulation du sang) comme des nouveaux courants doctrinaires apparus à partir de 1650. Combinés aux anciennes connaissances, ces apports récents complexifièrent le propos, allant jusqu’à le transformer, selon le mot de Marcel Florkin, en un « salmigondis ahurissant ».
À elle seule, Spa n’incarne toutefois pas l’ensemble des activités thermales en région liégeoise. Dès la fin du XVIe siècle et jusqu’au début du XIXe, Tongres et sa fontaine ferrugineuse dédiée à saint Gilles, dispute à la station ardennaise l’identification à la source décrite par Pline l’Ancien dans son histoire naturelle et située dans la « cité de (ou des) Tongres en Gaule ». En outre, dans la seconde moitié du XVIIe siècle, l’offre thermale liégeoise se diversifie avec l’aménagement de sources permettant les bains. À Aix-la-Chapelle, le médecin François Blondel remet à l’honneur et au goût du jour les antiques sources chaudes qui avaient la faveur de Charlemagne. Dans les années 1670, la principauté de Liège se dote d’installations balnéaires à Chaudfontaine, mais leur essor se précise surtout au début du XVIIIe siècle. Pour le tourisme de cure en développement, les bains calidifontains deviennent complémentaires des eaux spadoises, mais concurrencent ceux d’Aix. Enfin, signe d’un évident enthousiasme pour la thérapie par les eaux, au tournant du XVIIIe siècle, d’autres sources sont aussi mises en exploitation dans le pays de Liège, comme à Huy, Nivezé, Vivegnis (auj. Oupeye), ou encore Bru (Chevron auj. Stoumont), comme le relate Jean-François Bresmal qui les répertorie dans ses Parallèles des eaux minérales (...) du diocèse et pays de Liège (1721). Pour la plupart, ces fontaines furent sans doute d’usage local et destinées à une patientèle populaire incapable de s’offrir les désormais très aristocratiques sources spadoises.
Le thermalisme dans la bibliothèque universitaire de Liège
Les ouvrages de la bibliothèque universitaire éclairent les facettes médicales et « touristiques » du thermalisme, à Spa et ailleurs en région liégeoise, de ses origines jusqu’au XIXe siècle. Le plus ancien thermalisme est représenté par un petit in-8°de Philippe Gerinckx et Thomas de Rye, Fontium acidorum Pagi Spa et ferrati tungrensis (...), Liège, Hovius, 1592. La Spadacrenê d’Henri de Heer est aussi présente, mais dans une édition assez tardive (1685). Rareté en revanche, la collection comprend un exemplaire du Supplementum de spadanis fontibus du médecin alchimiste bruxellois Jean-Baptiste van Helmont, publié à Liège en 1624. C’est surtout pour la fin du XVIIe et le XVIIIe siècle que le fonds s’avère riche et diversifié, tant à propos des différentes stations que des types de documents qui les évoquent. On signalera notamment la présence des traités de thermalisme spadois de la « deuxième vague » des Chrouet, de Presseux, de Limbourg, etc. S’y ajoutent le traité des eaux d’Aix-la-Chapelle de Blondel, un opuscule consacré à la source de Sainte-Catherine de Huy en 1720, ou enfin le Parallèle des eaux minérales (...) chaudes et froides du diocèse et pays de Liège (1721) de Jean-François Bresmal.
La villégiature des curistes constitue le second volet de cette littérature. On y trouve pour les années 1753, 1766 et 1789-1810 des Liste[s] des seigneurs et dames etc., établies par les autorités publiques pour les estivants aux eaux de Spa. Des récits, impressions et guides de voyage ou de séjour à l’intention de ce même public met en lumière l’évolution qui conduit le thermalisme du traitement médical vers la villégiature mondaine. Ces textes renvoient surtout au XVIIIe siècle, tels les Amusemens (1734) et Nouveaux amusements des eaux de Spa (1762 et svtes), les Tableau et Nouveau Tableau de Spa (1782 et 1788 plus circonspect face à la vie dissolue dans la ville d’eaux), L’homme sans façon ou lettres d’un voyageur allant de Paris à Spa (1786). Enfin un peu de théâtre et des pièces rimées sur des thèmes inspirés du thermalisme concourent de même à restituer l’ambiance empreinte de frivolité qui caractérise les villes d’eaux : Les trois sœurs Naïades Pouhon, Géronster, Sauvenière (1783), Les eaux minérales (1778), ou Les eaux de Chaudfontaine (1827).
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Pour en savoir plus,
- BALTHAZAR Herman (dir.), Histoire d’eaux. Stations thermales et balnéaires en Belgique. XVIe-XXe s., Bruxelles, Ostende, Spa, CGER, 1988.
- COSTE Joël, Esculape et les naïades. Aux sources du thermalisme de santé en France (1530-1680), Paris, Classiques Garnier, 2023.
- FLORKIN Marcel, « Aquae spadanae, Origine, triomphe et déclin d’une doctrine médicale », in M. Florkin, Médecine et médecins au pays de Liège, Liège, Vaillant Carmanne, 1954, p. 9-113.
- XHAYET Geneviève, « Le thermalisme spadois (XVIe-XVIIIe siècles) », in G. Xhayet, J. Vons, V. Geenen (dir.), Médecine et santé dans les Pays Bas et la principauté de Liège, Namur, Ediwall, 2026, p. 459-481.
* Autrice du blog : Geneviève Xhayet (U.R. Traverses).
* Citer ce blog : Geneviève XHAYET, "Le thermalisme dans la région de Liège (milieu du XVIe siècle-ca 1820)", Blog de DONum (https://donum.uliege.be/news?id=66) (ISSN 3041-4547) (octobre 2026).


