Figures d’imprimeurs liégeois : Jean Ouwerx (ca 1589-1644)
L’histoire de l’imprimerie à Liège au XVIIe siècle demeure encore mal connue. Cette situation s’explique par un désintérêt historiographique persistant depuis plusieurs décennies ainsi que par l’absence d’une bibliographie récente : la dernière, rédigée par le chevalier de Theux de Montjardin, remonte à l’année 1885. Ce constat est d’autant plus regrettable que cette période correspond au véritable essor de l’industrie typographique à Liège.
Les Ouwerx, une dynastie d’imprimeurs liégeois
Le blog de DONum se propose de contribuer à une meilleure connaissance de cette époque en se penchant sur la carrière de Jean Ouwerx, membre de l’une des dynasties d’imprimeurs les plus importantes de la première moitié du XVIIe siècle. Son père, Christian I Ouwerx, avait épousé en premières noces Lyna Morberius, la fille de Gautier Morberius, fondateur de la tradition typographique à Liège. De cette union naquit Christian II Ouwerx, actif comme imprimeur entre 1612 et 1634. Après le décès de sa première épouse, Christian I Ouwerx se remaria avec Catherine Duchesne, avec laquelle il eut une fille, Ida, et un fils, Jean, né vraisemblablement en 1589. Guillaume Ouwerx, petit-fils de Christian II, puis sa veuve, poursuivront les activités de la famille jusqu’aux années 1690.
Jean Ouwerx, imprimeur actif entre 1615 et 1643
Jean Ouwerx relève au métier des merciers le 10 juillet 1614, acte par lequel il est autorisé à s’établir comme marchand. Ses premières publications sortent de presse dès l’année suivante. Il met un terme à sa carrière d’imprimeur en 1643 et décède quelques mois plus tard, en février 1644. Son fils, Christian, ne reprend pas le commerce paternel. Il était entré chez les jésuites une dizaine d’années auparavant. Sa fille, Idelette, avait épousé le marchand Lambert de Gomsé. Les familles Streel-Hovius récupérèrent alors une grande partie du matériel de Jean Ouwerx.
Le catalogue de Jean Ouwerx, riche de près de 170 titres, couvre un éventail varié mais typique de la production de l’époque : textes religieux (ouvrages de piété, d’hagiographie, de liturgie, etc.), théâtre, poésie, auteurs classiques, manuels pédagogiques, textes juridiques ou encore pièces de circonstance. Son officine était située en face du collège des jésuites (« auprès des PP. Jésuites »), à l’enseigne de saint Ignace. En 1632, il transféra son atelier à proximité du palais du prince-évêque (« dans la région du Palais »), à l’enseigne de la Corne du Cerf, où son père avait été actif de 1618 jusqu’à sa mort en 1631. Sa marque typographique représente un paysage dans lequel deux paysans travaillent la terre et sa devise est : Nihil absque labore (« Rien ne s’obtient sans effort »).
Le marché du livre jésuite
Les jésuites s’implantent à Liège à la fin du XVIe siècle. Le collège wallon ouvre officiellement ses portes en avril 1582. L’institution connaît alors une croissance rapide de ses effectifs, passant de 500 élèves en 1585 à plus du double en 1616. Dans ce contexte, la publication de textes produits par les jésuites ou destinés aux étudiants du collège acquiert une importance commerciale majeure. Ces œuvres furent d’ailleurs au cœur d’un conflit opposant les familles Hovius et Ouwerx, qui ne fut tranché qu’en mars 1615 : le prince-évêque Ferdinand de Bavière décida que les Hovius pourraient imprimer les auteurs utilisés en poésie (quatrième et cinquième années), tandis que les Ouwerx se chargeraient des auteurs étudiés en troisième et en dernière année, en rhétorique.
Sans surprise, du fait de sa proximité avec le collège, Jean Ouwerx fut l’un des principaux imprimeurs de la Compagnie au cours de la première moitié du XVIIe siècle. Il se vit confier l’impression de près d’une cinquantaine de textes rédigés par des jésuites ou destinés aux usages pédagogiques de l’institution, soit près d’un tiers de sa production totale. Parmi ceux-ci figurent une Institutionum linguae graecae du jésuite allemand Jacob Gretser (1624), une Vita Roberti Bellarmini de Giacomo Fuligatti (1626), plusieurs œuvres du père Jean Roberti, dont une Vie de S. Lambert martyr, evesque de Tongres, patron de la cité et pays de Liege (1634), ou encore deux recueils d’auteurs latins et grecs enseignés en rhétorique (1637).
Imprimeur du prince-évêque
À la suite du décès de son père en 1631, Jean Ouwerx récupère le titre d’imprimeur officiel du prince-évêque. Ce titre apparaît pour la première fois sur ses productions au début de l’année 1632. Les raisons du choix de Jean Ouwerx au détriment de son aîné, Christian II Ouwerx, demeurent obscures. À ce jour, aucun document n’a été retrouvé qui permettrait d’expliquer cette décision. Au même moment, Jean Ouwerx déménage ses presses dans l’atelier où son père officiait, derrière le palais des princes-évêques, afin de se rapprocher du principal centre de pouvoir de la principauté.
La possession d’un monopole sur les édits du prince-évêque constitue pour son détenteur une source de revenus réguliers et sécurisés ; les Ouwerx se sont empressés, tout au long de leur carrière, de faire renouveler leur titre d’imprimeur de Son Altesse à chaque élection d’un nouveau souverain. Malgré leur caractère éphémère, une vingtaine d’imprimés officiels sortis des presses de Jean Ouwerx est encore conservée.
À la mort de Jean Ouwerx, le titre revient à Léonard II Streel, membre d’un autre lignage d’imprimeurs également issu de Morbérius. Le fondateur de cette branche, Léonard I Streel, avait aussi épousé une autre fille du typographe.
Italianisme en bord de Meuse
Jean Ouwerx est également le premier imprimeur liégeois à publier un livre en langue italienne : en 1630 paraît un recueil de poésies sacrées et morales, La Giuditta e le rime sacre, morali e varie, signé par Antonio Abbondanti, secrétaire du nonce de Cologne, Pier Luigi Carafa. L’impression, à Liège, d’une œuvre en langue italienne composée par un membre de l’entourage d’un haut dignitaire de la cour pontificale peut, à première vue, paraître surprenante ; d’autant plus que la capitale de la principauté n’est pas réputée pour la production de textes dans cette langue.
Ce choix s’explique toutefois aisément par la présence prolongée d’Abbondanti à Liège. En effet, Carafa, nommé nonce à Cologne en 1624, avait été contraint, après un an seulement, de transférer sa légation sur les bords de Meuse en raison des difficultés rencontrées dans la cité rhénane. L’imprimeur, par ailleurs, n’était pas un inconnu pour le diplomate italien. Il venait tout juste de publier, dans son atelier, un panégyrique en vers italiens composé en l’honneur de Jean de t’Serclaes, comte de Tilly, intitulé L’Ercole cristiano, qui accompagne un autre éloge, en prose latine, rédigé par Adrien de Fléron, chanoine de Saint-Lambert, le Promulsis elogii Tilliani.
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Pour en savoir plus :
- HERMANS, Michel, « Le livre liégeois. Stratégies éditoriales au début du XVIIe siècle », in François de Dainville, édité par Catherine Bousquet-Bressolier, Publications de l’École nationale des chartes, 2004, https://doi.org/10.4000/books.enc.614
- GUÉRIN Pierre, Les jésuites du collège wallon de Liège durant l’Ancien Régime, t. 1, Liège, Société des bibliophiles liégeois, 1999, p. 366.
- ROUZET Anne, Dictionnaire des imprimeurs, libraires et éditeurs des XVe et XVIe siècles dans les limites géographiques de la Belgique actuelle, Nieuwkoop, De Graaf, 1975, p. 166-167.
* Auteur du blog : Renaud ADAM (ULiège Library)
* Citer ce blog : Renaud ADAM, "Figures d’imprimeurs liégeois : Jean Ouwerx (ca 1589-1644)", Blog de DONum (https://donum.uliege.be/news?id=64) (ISSN 3041-4547) (juin 2026).

